[Aparté] Littérature, informatique, jeux vidéo… et si je te parlais de ma thèse ?

Je l’ai déjà évoqué quelques fois par ici, la fin d’année 2019 a été synonyme de gros changements professionnels de mon côté puisque j’ai quitté mon travail de consultante en data science pour démarrer un doctorat… en lettres (après le master en mathématiques, mon CV est décidément très éclectique). Enfin, pour être plus précise, je suis dans la section d’informatique pour les sciences humaines (de la faculté des Lettres), et je travaille dans le domaine des humanités numériques. Et on va arriver à la première question qui vient très souvent quand je dis ça :

Les humanités numériques, qu’est-ce que c’est ?

Si je décide d’en parler ici (outre le fait que c’est chez moi, et que ça me fait plaisir de partager ça avec toi), c’est parce que ça a quand même un bon rapport avec les bouquins. En gros, les humanités numériques, c’est un vaste terme très général pour parler de ponts entre les sciences et les lettres. En principe, c’est pour amener des techniques et du savoir-faire computationnel, numérique et technologique dans le but de porter assistance aux sciences humaines dans leurs domaines de recherche (leur fournir des outils qui les aident et leur facilitent la vie, en gros).

Sauf qu’il n’est pas toujours facile de contenter tout le monde : certains littéraires se crispent quand on parle de faire des statistiques sur un roman, on a cette crainte que ces œuvres soient réduites à l’état de chiffres et dépossédées de leur âme artistique. Certains scientifiques voudront surtout faire des outils sophistiqués, sans vraiment comprendre les besoins de leurs collègues des lettres. Et au final, on se retrouve avec un peu de méfiance, quelques idées préconçues et donc une difficulté à trouver la bonne façon de communiquer.

Sauf que moi, évidemment, c’est un domaine qui m’a attiré dès que j’en ai eu connaissance. Avec mon bagage de mathématiques et de musicologie, mon job en informatique et mes activités de blog littéraire et de journalisme en jeux vidéo, j’y ai vu enfin l’occasion de réconcilier toutes ces vies différentes qui me prennent quand même beaucoup de temps. De longs mois de tâtonnement, d’élaboration d’un sujet, de rencontres avec des professeurs, de remplissage de documents administratifs et de postulations plus tard, me voilà partie pour cinq ans de recherche dans une université (avec assistanat pour les étudiants en prime, activité qui me plaît beaucoup).

Et donc, c’est quoi ce sujet ?

Le point de départ de mon projet, c’est les réseaux de personnages. Pour faire simple, c’est une visualisation d’un récit qui illustre les interactions entre les personnages : chaque point (=nœud) est un personnage, et on les relie s’ils ont des interactions dans l’histoire. Cette façon de voir un récit peut permettre de mettre en évidence un personnage principal, de voir à quel point les groupes de personnages sont dissociés, de chercher des motifs récurrents dans les différentes œuvres d’un même artiste, on peut aussi changer l’épaisseur du trait selon la quantité d’interactions ou rajouter des couleurs pour illustrer l’amitié/haine entre les paires de personnages, bref, beaucoup de choses sont possibles et beaucoup de gens se sont déjà penchés sur la question.

Réseau de personnages du film « Orange mécanique » de Stanley Kubrick 1

De mon côté, j’ai envie de me servir de cet outil comme moyen de comparaison entre des œuvres qui ont des supports médiatiques différents. Je me dis que si on peut générer un réseau de personnages pour un roman, et un autre réseau de personnages pour son adaptation en film par exemple, on aurait alors un moyen de comparer les deux en faisant tomber certaines contraintes : le réseau devient un moyen d’abstraction, un terrain commun pour ces deux histoires qui viennent de canaux différents. Là où l’expert en cinéma et l’expert en littérature doivent réussir à se comprendre pour faire dialoguer leurs deux univers, cette modélisation en réseaux pourrait peut-être dégager certaines tendances et certaines contraintes inhérentes à chaque média (par exemple, si on arrive à faire ces réseaux pour une grande quantité d’œuvres, on pourrait se rendre compte que le nombre de personnages est systématiquement divisé par deux entre le livre et le film, ou qu’il est faux de penser que les histoires sont plus complètes dans les romans).

Une autre chose qui me plairait beaucoup, c’est de tenter de faire des réseaux de personnages pour les jeux vidéo : ça vient avec plusieurs difficultés supplémentaires, notamment l’absence de données déjà annotées mais aussi le fait que les jeux vidéo ne sont pas toujours linéaires. Parfois, les choix du joueur influencent directement le déroulement de l’histoire, ce qui sera probablement compliqué à illustrer dans un réseau.

Bref, tout reste à faire, mais à priori ce sujet devrait me permettre de combiner de l’informatique (pour automatiser la génération des réseaux : ça veut dire être capable de détecter la présence de personnages dans une œuvre et leurs interactions sans devoir le faire à la main, ce qui est déjà un défi en soi), des mathématiques (pour étudier les réseaux et trouver des moyens de les comparer de manière pertinente) et évidemment des lettres (pour l’interprétation des résultats à toutes les étapes). Inutile de te dire que ça m’éclate vraiment, et que j’ai hâte d’entrer dans le vif du sujet.

Je trouverais ça plutôt sympa de pouvoir te tenir au courant de mon avancée (en vulgarisant évidemment, un peu dans l’esprit de mes dossiers sur les maths) et des observations que je peux faire sur les œuvres que je vais étudier (en ce moment, j’attaque avec The green mile de Stephen King, et je bosse sur un algorithme pour dresser une liste de tous les personnages). Mais pour ça, j’ai besoin de savoir si ça t’intéresserait, alors n’hésite pas à te manifester si c’est le cas ! Je m’arrête là pour cette fois et je te souhaite un excellent weekend !


1. Les réseaux de personnages de science-fiction : échantillons de lectures intermédiaires de Y. Rochat et M. Triclot

35 commentaires sur “[Aparté] Littérature, informatique, jeux vidéo… et si je te parlais de ma thèse ?

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  1. C’est super intéressant, je suis chaud patate pour que tu nous fasses suivre tes aventures! Que tu te penches sur deslivres ou des JV ! 🙂
    Vulgariser peut t’aider à faire avancer ta pensée, à réfléchir autrement etc donc en vrai c’est tout bénéf pour tout le monde (j’essaye de te convaincre hihi)

    La bonne bise 🙂

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  2. C’est super intéressant ! Bon, je veux bien un retour alors 😛

    Je confirme que c’est assez mal vu de certains, je connais quelqu’un qui a une opinion négative de tout ça et il travaille dans le domaine littéraire universitaire.

    Perso, je sais pas quoi en penser du coup.

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  3. Outre le fait que je suis absolument sidérée par ton parcours et l’éclectisme des domaines auxquels tu touches, je rajoute ma voix à toutes les autres : je serais fort curieuse d’en savoir plus, donc fais-toi plaisir et écris autant d’articles que tu veux sur ce complexe et passionnant sujet !

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  4. Je plussoie, en fait, c’est fascinant de voir les liens que tu peux faire avec trois domaines qui me paraissent, a priori, totalement différents. Mais les résultats, les interprétations que tu pourrais en donner, sont très intéressants. Je serais bien curieuse de te lire sur tes avancées de temps à autre !

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  5. Ah oui ! L’aventure promet d’être passionnante. Il faut une intelligence multiple et des centres d’intérêts aussi divers que les tiens pour pouvoir imaginer se lancer là-dedans. J’ai hâte de lire la progression de tes recherches…
    En avant !

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  6. Si je comprends bien, ton apport informatique dans la littérature est d’extraire tous les personnes pour mettre dans un schéma c’est-à-dire une image pour que les liens de tous les personnages soient plus visibles donc faciliter la compréhension. Beaucoup de thèses se sont déjà penchées notamment La comédie humaine de Balzac. C’est comme une étude de sondage, au lieu de donner une explication écrite tu donnes un graphique. Tu changes de domaine mais partiellement, est-ce créer un pont ? C’est moins une littératuralisation de la mathématique qu’une mathématisation de la littérature. Ca me fait penser à Villani un mathématicien qui parle beaucoup de littérature, mais je crois que chez les mathématiciens, il y a un moment où ils arrivent à une limite où seule la littérature peuvent encore les faire avancer.

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    1. Effectivement, je ne suis pas du tout la première à me pencher sur le sujet 🙂 Je pense que l’intérêt de cette démarche tient plus dans la puissance de calcul et dans le fait de pouvoir dégager des tendances sur plusieurs dizaines de livres, plutôt que d’observer en détail le réseau d’un seul roman. Parce que je ne pense pas du tout que ça remplace l’analyse littéraire, c’est surtout censé lui proposer d’autres outils !
      Par contre, je ne crois pas que les mathématiciens soient déjà dans l’impasse dans leur domaine, on est loin d’avoir nettoyé toutes les zones d’ombre des mathématiques !

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