L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pélerinage

Haruki Murakami, 2003

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Si je devais choisir un écrivain que je suivrai aveuglément dans toutes ses folies, c’est bien Murakami. Et ça me surprend moi-même d’être aussi facilement emportée par une ambiance et une culture si différentes de mon propre univers. En général, même si le style est incroyable, je ne peux pas me passionner pour une oeuvre si l’histoire ne me captive pas, et je donne énormément d’importance à la fin : c’est comme ça que, ado, j’ai renié complètement la saga des Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire quand j’ai lu le dernier tome alors que j’étais très enthousiaste jusque là. Bref, pour passer de Haruki à Lemony Snicket(1) en un seul paragraphe, je crois que je me suis un peu perdue. Ce que je voulais dire par là, c’est qu’à ce jour, Murakami est le seul écrivain qui parvient à me faire sentir exactement le contraire : j’aime tellement son écriture et l’ambiance qu’il installe dans ses romans qu’il pourrait me raconter absolument n’importe quoi, pour autant que ça dure un peu. Autant te prévenir tout de suite, je ne vais même pas essayer d’être objective.

Mon premier contact avec Murakami s’est fait au travers de sa célèbre trilogie 1Q84. Je crois bien que c’était mon premier contact avec la littérature japonaise, au passage (si on oublie les mangas, qui n’ont pas grand chose à faire dans cette histoire). Je me préparais à être dépaysée, ça n’a pas manqué. Les codes de narration sont bousculés, on ne nous explique rien, le rythme est bien plus lent que dans nos habitudes occidentales, je peux assez facilement imaginer que ça ne plaise pas à tout le monde. Mais étrangement, j’ai tout de suite accepté cette autre écriture. J’ai lâché le gouvernail, j’ai arrêté de vouloir tout comprendre ou de froncer les sourcils parce qu’ « on ne fait pas comme ça, voyons », et j’ai juste profité du voyage. J’ai été envoûtée, happée par cet univers mi-réaliste mi-fantastique, bluffée par l’originalité de l’histoire que je n’avais aucun moyen d’anticiper. Je ne sais pas si j’aurais eu la même ouverture d’esprit si je n’avais pas su dès le début qu’il venait de l’autre bout du monde. Il faudrait aussi que je lise plus d’auteurs japonais pour savoir à quel point son propre style est original. En tous les cas, j’ai enchaîné avec L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pélerinageChroniques de l’oiseau à ressort et Kafka sur le rivage, je te les conseille tous et je me réjouis d’en lire d’autres.

J’ai décidé de parler plus précisément de l’incolore Tsukuru après une grande délibération intra-personnelle, parce que même s’il n’est pas le plus représentatif du petit échantillon que j’ai lu de Murakami, c’est celui dont je me souviens le mieux. C’est peut-être un critère un peu nul, mais je m’explique : les trois autres romans sont assez semblables dans l’ambiance, on est dans un univers à moitié fantastique, avec des événements inexplicables qui surviennent dans un cadre réaliste, et un côté très éthéré, cotonneux, entre le rêve et la réalité. Du coup, je me souviens parfaitement de l’atmosphère de chacun de ces livres, mais finalement l’histoire ne semble être qu’un prétexte pour poser ce cadre hypnotisant, et je n’ai aucune envie de décortiquer et d’analyser froidement l’état d’esprit dans lequel ces lectures me plongent. Mais fais l’expérience au moins une fois si tu es curieux, ça en vaut la peine. Dans Tsukuru par contre, on sort totalement du fantastique pour suivre l’histoire d’un jeune homme mélancolique et solitaire, qui a relativement peu d’estime pour lui et ne s’est jamais remis de l’abandon de son groupe d’amis d’adolescence, qui faisaient tout ensemble et ont arrêté de lui parler du jour au lendemain sans explication. Seize ans après ces événements, il décide de sortir de sa torpeur et de retourner dans sa ville natale, pour les retrouver et comprendre les raisons de leur silence.

C’est grâce à ce roman que j’ai réussi à mettre en évidence ce qui me plaît chez Murakami : je pensais être attirée par cette fameuse atmosphère onirique habituelle, mais elle n’est pas présente dans Tsukuru, et pourtant j’ai pris tout autant de plaisir à le lire. Ce qui me fascine et me met du baume à l’âme, en réalité, c’est cette retenue dans les émotions (que j’assimile volontiers à la culture japonaise même si je n’y suis encore jamais allée, à prendre avec des pincettes donc !), cette pudeur et ce calme auxquels nous, occidentaux, ne sommes pas habitués. On n’a pas d’effusions de larmes, de cris, d’éclats de rire, de paragraphes entiers sur les conflits intérieurs d’untel ou le bonheur indescriptible d’un autre. Des émotions, il y en a évidemment, mais mesurées et pas étalées sur des pages entières. Ces lectures me calment, me mettent dans une bulle incroyablement reposante. J’ai dit plus tôt que je pouvais le suivre dans toutes ses folies : c’est là que ça intervient. Cette atmosphère me fait tellement de bien qu’il peut aller absolument où il veut avec son histoire tant qu’il ne s’arrête pas. Ce qui nous tient tout au long de Tsukuru, c’est l’envie de connaître cette fameuse raison qui a fait partir les seuls amis proches de Tsukuru, et même si j’étais effectivement curieuse du dénouement, je me suis surprise à penser au milieu du livre « Tu sais quoi Haruki ? Même si tu m’offres une fin en queue de poisson et sans explication, je ne pourrai pas t’en vouloir, on est au-dessus de ça maintenant ».

Si tu es moins indulgent que moi, je te le dis quand même : il y a une fin, et elle n’est pas en queue de poisson. C’est la cerise sur le gâteau, non ?

En-dehors de ça, évidemment, il a une imagination débordante qui force le respect (en tout cas, mon respect. C’est mieux que rien!). Je ne peux pas véritablement parler de son style d’écriture puisque malheureusement je ne peux pas le lire en version originale, mais la traduction est d’excellente qualité, ce n’est pas surprenant étant donné son succès, mais c’est très appréciable. Avertissement toutefois : si tu as l’âme sensible, sache qu’il semble assez friand des scènes érotiques un peu crues. Ne va pas comprendre là qu’il décrit des ébats amoureux sur des pages et des pages, et minute par minute, mais c’est vrai qu’il utilise un vocabulaire, disons, très terre à terre (pas de métaphore mignonne pour les parties intimes), personnellement ça ne me dérange pas mais ça a choqué certains de mes amis. Après, je crois que les japonais ont un rapport particulier à la sexualité, mais là encore, je n’y suis jamais allée et je vais éviter de faire des théories fumeuses.

Oh, et un autre cerise sur ce gâteau décidément très appétissant, c’est qu’il a un certain penchant pour la musique et il place habilement des morceaux ou des compositeurs dans ses histoires, pour mon plus grand plaisir.

Je m’arrête là, sinon je vais noyer mon gâteau sous les cerises et ce sera moins bon.

(1): ok, Daniel Handler pour les puristes

4 commentaires sur “L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pélerinage

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  1. Tu as tout dit ! Quelle belle analyse ! C’est totalement vrai. Maintenant que tu le dis le rythme de ses livres est très lent. On est en quelque sorte dans la contemplation des émotions mais elles ne s’expriment pas avec effusion (la retenue et le self-control japonais que tu évoques). La recette est finalement ultra-subtile : un imaginaire à part entière, des événements naturels s’inscrivant dans un contexte actuel, un style d’écriture mélodieux etc. J’avais bien aimé Kafka sur le rivage mais je préfère L’Étrange Bibliothèque car plus sobre ! La bise à toi !

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    1. Oui, l’équilibre qu’il parvient à trouver est impressionnant… il pourrait facilement tomber dans du trop lent/froid/incompréhensible mais il gère ça d’une main de maître 🙂 alors si tu préfères l’Etrange Bibliothèque, il faut absolument que j’essaie ! 🙂 merci pour ta visite 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. Je n’ai encore jamais lu de roman de Murakami mais c’est un auteur qui m’intrigue beaucoup, d’autant que j’en entends souvent parler ! Je ne me suis pas encore lancée, justement à cause de cette atmosphère onirique si particulière, j’ai peur qu’elle me déboussole un peu et m’empêche d’apprécier la lecture.

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