[Interview] Margaret Rogerson et Vespertine

Il y a quelques semaines, j’ai eu la chance de rencontrer Margaret Rogerson durant sa tournée européenne de promotion de son dernier roman, Vespertine. On s’est retrouvées autour d’un café, un jeudi matin, on a parlé d’écriture, de fonds marins, de l’Assassin Royal, et j’ai vraiment passé un excellent mooment en sa compagnie. Il m’a fallu un peu de temps pour retranscrire et traduire cette interview, mais la voici enfin, en espérant que ça te plaise ! Et j’en profite pour adresser un immense merci à Anne-Catherine et à Bragelonne, qui ont organisé ce fabuleux moment, et évidemment à Margaret Rogerson pour sa gentillesse et sa disponibilité !


Margaret Rogerson est une autrice à succès de fantasy qui vit dans l’Ohio. Tu la connais peut-être pour An enchantment of ravens ou Sorcery of thorns, ses deux premiers romans qui ont fait beaucoup de bruit dans la sphère Young Adult. Elle est de retour pour son troisième titre, Vespertine : j’ai lu les trois, je les ai vraiment aimés et si j’ai une petite préférence pour An enchantment of ravens (dont l’univers m’a fait rêver), ils ont tous leur originalité, un ton humoristique très agréable, des personnages ambigus et des décors qui aident à s’évader. Je suis donc ravie de pouvoir te la présenter aujourd’hui, et je ne peux que t’encourager à découvrir ses romans si ce n’est pas déjà fait !


Place à l’interview !

Je voulais commencer par la façon dont tu écris les personnages dans tes romans : il y a toujours ce personnage un peu ambigu, qu’on a envie d’aimer et de croire mais en sachant qu’il est un peu maléfique et qu’on ne peut pas prédire ses actions. Comment est-ce que tu entres dans la tête de ces personnages pour les écrire ?

C’est une bonne question. Personne ne me l’a jamais posée et ça me surprend parce que c’est vraiment récurrent dans mes livres. C’est mon type de personnages préféré : j’aime qu’ils aient du contraste, qu’on les apprécie tout en craignant qu’ils ne soient pas dignes de confiance. Je trouve que ce sont aussi les plus faciles à écrire, peut-être parce que ce ne sont pas des humains et que je ne suis donc pas tenue de rester dans ce qui serait réaliste pour un humain. Je peux m’affranchir de la psychologie humaine ou de comportements traditionnels, ce qui est libérateur, quelque part. Je pense qu’il y aura un personnage de ce type dans presque tous mes romans !

Et comment est-ce que tu écris tes personnages féminins forts ? L’exercice doit être assez différent !

La majorité des livres que j’ai lus quand j’étais enfant ont été écrits par des hommes, avec des héros masculins, parce le young adult actuel n’existait pas vraiment à cette époque. Quand j’ai commencé à écrire, j’avais du mal à construire des personnages féminins, c’était difficile d’en faire des héroïnes crédibles avec des personnalités complexes sans avoir eu d’exemple jusque là. Alors c’était important pour moi d’en mettre dans mes romans, et ça a été tout un apprentissage pour m’améliorer dans ce domaine. Mais j’ai envie d’écrire toutes sortes d’héroïnes différentes.

Dans les trois romans que tu as publiés, il y a toujours une sorte de sanctuaire, puis des menaces extérieures et une jeune femme/fille forcée de fuir ce sanctuaire parce qu’elle a des capacités spéciales. Sans être une saga, ça donne un sentiment de « variations sur un thème », avec ce motif récurrent exploité de différentes manières et je trouve ça hyper intéressant. Est-ce que c’est quelque chose que tu construis consciemment, ou un schéma qui t’attire ?

Je crois que je fais ça par défaut parce que c’est un cadre très pratique pour raconter une histoire. Ça me permet de montrer la vie quotidienne de mon héroïne, et ensuite l’élément perturbateur vient chambouler son univers. Je crois que j’aime construire ce sentiment de sécurité initial…

… Et ensuite le détruire.

Ouiii, ensuite je brûle tout ! Non, j’ai juste du mal avec les romans qui nous plongent directement dans l’action, j’aime avoir un aperçu de la vie normale du protagoniste juste avant que tout s’effondre, pour apprendre à le connaître et m’attacher à lui. Alors oui, quelque part, je triche un peu en reprenant les mêmes recettes !

Non, mais c’est très intéressant parce que c’est fait avec beaucoup de soin ! Je suis toujours impressionnée par les écrivains qui construisent un monde entier dans des one shots. Est-ce que tu as prévu de retourner dans un de ces mondes dans le futur ?

C’est un secret ! Mais de manière générale, j’adore écrire des one shots. En tant qu’écrivain, quand on construit un univers, on consacre une année entière à travailler dessus et passer du temps avec les personnages et quand c’est fini, on est prêt à explorer d’autres mondes. Mais un peu plus tard, ils finissent par me manquer ! En l’occurrence, j’avais prévu une suite à Vespertine mais finalement, ça pourrait bien être un roman unique. J’avais signé le contrat juste avant le covid, et l’écriture a duré bien plus longtemps que prévu. En général, il y a de l’humour dans mes romans et je les vois comme des livres réconfortants, et c’était vraiment difficile de trouver ce ton-là avec tout ce qui se passait dans le monde. Alors j’ai dû enchaîner les brouillons de Vespertine, le premier était tellement sombre ! Et tout le processus a pris tellement de temps que j’hésite à écrire une suite… J’aurais l’impression de revivre un mauvais souvenir, même si je suis vraiment contente du résultat.

En tout cas, la fin est très bien, elle n’appelle pas forcément une suite. Je serais évidemment ravie de retrouver les personnages et le cadre, mais il n’y a pas non plus de cliffhanger.

Ca fait plaisir à entendre ! J’ai essayé de lui donner une fin suffisamment complète pour qu’il puisse fonctionner en one shot au besoin.

Est-ce que tu penses que la pandémie a eu une influence sur l’histoire de ce roman ?

Je crois, oui. C’était déjà prévu pour être la plus sombre des histoires que j’avais écrites jusque là, et j’avais les grandes lignes avant la pandémie, mais je suis sûre que ça a quand même influencé le résultat. C’était intéressant de pouvoir écrire un personnage comme Artemisia dans ce contexte, puisqu’elle a beaucoup de mal avec les interactions humaines et qu’on était tous un peu dans ce cas-là. C’est possible que ça ait un peu renforcé l’expérience.

Si on passe à des questions plus générales… Est-ce que tu as une routine d’écriture ?

J’écris à la maison, jamais en public, typiquement avec des sons d’ambiance (des oiseaux dans la nature, ou une bibliothèque avec le feu qui craque dans la cheminée…). J’essaie de commencer tôt le matin, avant que mon cerveau ait eu le temps de penser à tout ce que je dois faire d’autre dans la journée (mais je regrette l’époque où je me couchais tard…). J’essaie de me fixer des objectifs quotidiens, au moins mille mots dans une journée normale. Et après, évidemment, j’en supprime une partie. J’écris mes romans de manière linéaire : je connais des auteurs qui écrivent des scènes et qui les rassemblent plus tard, mais je suis incapable de faire ça.

Du coup, dans tes constructions d’histoire, est-ce que tu es plutôt jardinier ou architecte ?*

Je dirais cinquante-cinquante. Je choisis toujours les grandes lignes avant de commencer un projet, mais quand j’arrive à la moitié, je dois faire des changements parce que les décisions que j’ai prises au départ ne correspondent plus à la manière dont les personnages ont évolué, maintenant que je les connais. C’est intéressant de devoir jongler avec tout ça !

Comment est-ce que ta carrière a débuté ?

J’ai toujours aimé écrire, depuis l’enfance. Je crois que j’ai écrit un poème sur les grenouilles à l’école primaire dont j’étais très fière… Je n’ai pas considéré le métier d’écrivain sérieusement, jusqu’à ce que je réalise à quel point c’est effrayant de devenir adulte. Je ne savais pas vraiment ce que j’avais envie de faire, mais la seule chose que je pensais faire bien, c’était écrire, alors j’ai commencé à écrire un livre. Ça m’a pris beaucoup de temps et c’était très mauvais, mais ça a été mon roman d’entraînement. Et ensuite, j’ai écrit An enchantment of ravens.

Oh, donc ce n’était pas ton premier roman !

Non. Et entre An enchantment of ravens et Sorcery of thorns, j’ai essayé d’écrire deux autres romans qui étaient mauvais aussi. Je sélectionne ce que les lecteurs voient de mon travail, et je dirais que même les auteurs qu’on admire et qu’on considère très talentueux écrivent probablement aussi des textes nuls, c’est juste qu’on ne les voit jamais !

Ça, c’est rassurant ! Et comment est-ce que tu as été éditée la première fois ?

Aux Etats-Unis, on a des agents littéraires qui soumettent nos manuscrits aux éditeurs. Ils nous aident à négocier les contrats, à gérer les conflits qu’on pourrait avoir avec les maisons d’édition. Je crois que les auteurs ont tendance à être assez réservés, à fuir le conflit, alors on n’est pas très doués pour se défendre. Donc c’est très précieux d’avoir un agent. Presque tous les auteurs qui sont édités de manière traditionnelle en ont un !

Qu’est-ce qui t’a fait te diriger vers un public young adult ? Est-ce que c’est un choix que tu fais avant d’écrire, ou est-ce que c’est ton agent qui catégorise le roman après coup ?

C’est un choix que je fais, parce que j’aime écrire pour cette tranche d’âge. Quand j’étais ado, j’ai beaucoup souffert de dépression et d’anxiété, et c’est toujours le cas, mais à l’époque j’avais plus de mal à le gérer. La lecture m’a offert un échappatoire, et je crois que ça a sauvé ma vie sur beaucoup de plans. Alors quand il a fallu choisir le type de livres que j’avais envie d’écrire, j’ai senti que j’avais envie d’écrire pour les adolescents, pour contribuer à leur offrir ce que j’avais reçu à leur âge.

Et est-ce que tu dois y penser activement en écrivant, pour trouver le ton juste, ou est-ce que ça vient tout seul ?

C’est assez naturel, je crois. Pour Vespertine, au moment de le commencer, je ne savais pas encore si ce serait un roman adulte ou YA, et mon éditeur m’a fait une offre dessus. Ils voulaient du YA, donc il fallait que je m’assure que ça rentre dans cette case. Je pense que si j’en avais fait un roman adulte, il aurait été un peu à la frontière (un roman que j’aurais aimé lire en tant qu’ado, mais juste un peu plus âgé dans le ton). Au final, je me suis surtout appliquée à rajouter un peu plus de personnages plus jeunes, et à les confronter aux genres de difficultés que j’ai eues en tant qu’ado : les amitiés entre filles, le harcèlement, l’anxiété sociale, ce genre de choses.

Et comment tu gères le fait d’avoir des délais pour l’écriture ?

C’est très difficile, en réalité ! Je ne suis pas quelqu’un qui écrit bien sous la contrainte, au point que je préfère écrire mon histoire dans son intégralité avant de l’envoyer à l’éditeur, parce que les délais ont tendance à me stresser si je ne suis pas encore sûre de mon projet : je me mets à penser aux attentes de l’éditeur ou des lecteurs, à si je vais les décevoir, etc. alors que si je ne suis pas tenue de respecter un délai, j’écris juste des choses que j’aime, sans m’inquiéter de si ça sera publié ou non. Par contre, une fois que je suis dans l’étape des retouches et que je me sens contente de ce que j’ai écrit, ça va beaucoup mieux !

De manière générale, j’ai un rythme plutôt lent. Mon éditeur préférerait que je sorte un livre par an, mais je ne crois pas que j’en suis capable, notamment à cause des essais infructueux entre chaque livre publié, ceux dont je considère qu’ils ne sont pas à la hauteur : bien sûr, je pourrais les terminer, mais ça ne me semblerait pas correct. C’est marrant parce que quand on regarde des auteurs très connus comme Robin McKinley (qui est une grande source d’inspiration pour moi), à l’époque, beaucoup d’entre eux pouvaient passer quatre ou cinq ans sans rien publier, et c’était tout à fait normal. Ça ne fait pas très longtemps qu’on attend des écrivains qu’ils publient un livre chaque année. Je ne trouve pas ça très sain, autant pour nous que pour le marché, qui se retrouve complètement saturé par les nouvelles sorties.

Quel était ton job de rêve quand tu étais enfant ?

J’avais très envie de devenir biologiste marine.

Oh, tu vis au bord de l’eau ?

Pas du tout ! J’ai juste toujours été fascinée par l’océan, les baleines, les profondeurs. Mais après, j’ai réalisé que pour être biologiste marine, j’allais devoir passer mon temps à plonger et… plutôt pas, finalement ! Mais j’adore les documentaires sur les océans, particulièrement ceux qui parlent de l’intelligence des dauphins et des baleines, dont on a de plus en plus d’indices aujourd’hui qu’ils ont leur propre langage… C’est tellement intrigant. Je suis un peu une biologiste marine de canapé, finalement !

Est-ce que tu as d’autres infos insolites sur toi à nous partager ?

La plus drôle, c’est que je collectionne les photos de légumes (et autres choses) qui ressemblent à des fesses. Attends, je te montre !

Sinon, j’adore les documentaires, j’aime dessiner…

Tu dessines tes personnages parfois ?

Non, jamais ! J’ai à la fois une image très précise et très vague de leur apparence dans ma tête, alors ça me ferait trop bizarre de les dessiner. Mais j’adore les dessins de fans !

Quels sont tes auteurs préférés ?

Robin McKinley, Diana Wynne Jones quand j’étais petite. Maintenant, j’aime beaucoup Katherine Arden, Martha Wells, Naomi Novik… Dernièrement, j’ai adoré Piranesi de Susanna Clarke : il est bien plus court et plus simple que Jonathan Strange & Mr. Norrell, donc ça se lit assez vite, mais c’est une de mes meilleures lectures de ces cinq dernières années. Il y a aussi The Goblin Emperor de Katherine Addison, et mon roman YA récent préféré c’est Little Thieves de Margaret Owen. J’adore Frances Hardinge aussi, elle est surtout connue en Grande-Bretagne. Son écriture est hyper créative.

Est-ce que tu as déjà pu rencontrer quelques uns de ces auteurs ?

J’ai rencontré Frances Hardinge dans un événement à distance pendant la pandémie ! Et j’ai plusieurs plantes à la maison qui portent le nom de ses personnages, alors je les ai montrées à l’écran pour les lui présenter… Elle a géré ça avec beaucoup de gentillesse !

Est-ce qu’il y a des livres que tu as relus plusieurs fois ?

Oh oui ! J’ai dû lire cinq fois The murderbot diaries de Martha Wells, j’ai relu The Goblin Emperor trois ou quatre fois, je ne sais pas combien de fois j’ai lu Le château de Hurle. Quand je suis dans une panne de lecture, je retourne à mes valeurs sûres ! Je lis aussi énormément de fanfictions, pour prolonger les univers que j’aime, et c’est super intéressant parce que beaucoup de mes auteurs préférés en écrivent. Comme Naomi Novik par exemple, qui est tellement prolifique !

Oh, je ne savais pas !

Mais oui, c’est une des fondatrices de Archive of Our Own. N. K. Jemisin en écrit aussi, mais elle garde son pseudo secret, ça me rend dingue. Je suis assez difficile avec les fanfictions, mais quand j’en trouve qui sont de bonne qualité, c’est trop bien !

Est-ce qu’il y a un livre que tu n’oses pas lire, qui t’intimide peut-être ?

Le tout dernier tome de l’Assassin Royal de Robin Hobb : j’ai peur de le lire ! J’aime cette saga depuis mon adolescence, et le dernier est sorti il y a quelques années. Elle fait tellement souffrir ses personnages, et j’ai envie qu’ils aient une fin heureuse, et je sens que ça ne va pas se passer comme ça alors je n’ose pas me lancer ! Peut-être que je relirai juste les premiers à la place. Mais beaucoup de gens me disent de le lire !


*Référence à la théorie de G.R.R. Martin : « J’ai toujours clamé haut et fort qu’il existe deux sortes d’auteurs. En simplifiant, il y a les architectes et les jardiniers. Les architectes créent des plans avant même d’enfoncer le premier clou, ils conçoivent toute la maison : l’emplacement des tuyaux et le nombre de chambres, la hauteur du toit. Ils ont tout prévu, contrairement aux jardiniers, lesquels estiment qu’il suffit de creuser un trou et semer la graine pour voir ce qui arrive. »

3 commentaires sur “[Interview] Margaret Rogerson et Vespertine

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  1. Je n’ai jamais lu cette autrice, même si je connais ses couvertures et ses titres ! C’est passionnant à découvrir cette interview, sur ses manières d’écrire, ses inspirations, les fanfictions aussi ! Ca me fait très plaisir de découvrir ce type d’interview, à des années-lumières de celles souvent très élitistes des auteur(e)s français(e)s. Ses univers ont l’air passionnant !Bravo pour cet entretien !

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  2. Très chouette, cette interview ! Tu me donnes envie de découvrir ses romans !
    Ce qu’elle dit sur ses romans ratés qui restent dans les tiroirs pourra peut-être décomplexer certaines jeunes autrices ou auteurs face à leurs essais infructueux !

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