Le Proscrit

Sadie Jones, 2008

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Retour sur un roman qui m’a marqué il y a quelques années, et que j’ai relu dans le cadre de la « Semaine à 1000 » chez le Petit Pingouin Vert pour pouvoir t’en parler. J’ai dû l’avoir dans les mains à peu près à sa sortie, ça fait donc près de dix ans, et j’avais suffisamment oublié l’histoire pour pouvoir m’y replonger. Eh bien, même la deuxième fois, c’est une lecture vraiment forte.

Tout commence lorsque Lewis, 10 ans, assiste à la mort de sa mère sans pouvoir l’empêcher. Ce drame incroyablement traumatisant le laisse seul avec son père, Gilbert, qui est rentré de la guerre à peine quelques années auparavant et qui n’a jamais créé de lien fort avec son fils. Lewis sombre donc peu à peu dans le mutisme, et l’arrivée d’une nouvelle femme dans la vie de son père, à peine quelques mois plus tard, n’arrange rien. La première partie du livre raconte l’évolution de ces trois personnages sur quelques années, où l’on voit Lewis s’enfoncer dans une spirale infernale d’auto-mutilation et d’alcoolisme, pendant que son père et sa belle-mère, ne supportant pas leur propre impuissance à l’aider, rejettent la faute sur lui. Nous sommes dans l’Angleterre des années 1950, dans un milieu relativement aisé, et tout le monde préfère prétexter que tout va bien plutôt que de laver son linge sale en public, ce qui ne fait qu’empirer la situation.

La deuxième partie du livre, annoncée par le tout premier chapitre (ce n’est donc pas du spoil), décrit le retour de Lewis au bercail, à 19 ans, après avoir fait un séjour de deux ans en prison. Cette période d’isolement lui a fait du bien, il est prêt à se racheter et améliorer les choses avec sa famille et dans sa propre vie. Mais le passé va le rattraper, les gens se méfient de lui et semblent chercher à le provoquer pour lui prouver qu’il n’a pas changé.

Cette ambiance de bourgeoisie anglaise devient vite oppressante, autant pour Lewis que pour nous. La famille est régulièrement invitée à des dîners mondains, où il faut faire bonne figure et se tenir correctement, et dès qu’on entre dans l’intimité des différents personnages on voit bien à quel point tout cela n’est qu’une façade. Mais personne ne veut faire face aux problèmes des autres, et encore moins aux siens. Finalement, on constate facilement que les personnes qui sont le plus à l’aise dans cette société sont en réalité les moins sincères et les plus lâches, alors que ceux qui créent des scandales et passent pour des dépravés tentent simplement de casser cette dynamique de faux-semblants pour que quelqu’un leur vienne en aide.

Les personnages sont vraiment bien écrits, à commencer par Lewis. Il fallait à tout prix le rendre attachant pour qu’on s’intéresse à son sort, et c’est très réussi. On a accès à ses pensées, on est témoin de sa souffrance et de sa recherche d’attention et de réconfort, et on a de plus en plus besoin qu’il s’en sorte parce que personne ne lui a donné sa chance. Même les personnages de Gilbert et de sa femme ne sont pas dépeints comme des monstres, et si on réprouve leurs actions on a tout de même la possibilité de les comprendre. C’est une histoire qui sonne juste, qui fait mal au coeur et qu’on a de la peine à lâcher tant on a envie que les choses s’arrangent.

Ce roman est construit en ascenseurs émotionnels. Il démarre positivement, mais le décès de la mère de Lewis annonce rapidement la couleur. Puis, l’arrivée d’Alice, la nouvelle femme de Gilbert, nous redonne une lueur d’espoir puisqu’elle semble pleine de bonne volonté et désireuse d’aider Lewis à faire son deuil. Mais sa naïveté et sa maladresse l’amènent à faire plusieurs erreurs, et elle se déclare rapidement impuissante face à la douleur du jeune garçon. L’avantage de ce schéma, c’est qu’on continue tout au long de la lecture à espérer une fin plus positive. Parce que des événements tristes, il y en a des tas. Alors le seul moyen de poursuivre, en tant que lecteur, c’est de garder espoir. Tout se jouait donc sur la fin pour moi : j’avais besoin qu’elle soit vaguement heureuse, parce qu’une conclusion aussi déprimante que le déroulement de l’histoire m’aurait vraiment fait me demander ce que Sadie cherchait à raconter, et m’aurait fait me sentir profondément malheureuse (parce qu’on s’attache furieusement à Lewis !). J’ai beaucoup aimé ce livre, tu peux donc en conclure que la fin est à nouveau chargée d’espoir. C’était nécessaire, et si elle ne l’avait pas fait je serais probablement roulée en boule dans un coin de ma chambre au lieu de rédiger cette critique.

J’ai découvert que c’était un premier roman, je tire mon chapeau à l’auteure qui a su mettre tant de force dans son récit. Je n’étais pas sûre de quelle direction prendre pour la musique, il me fallait une mélodie triste mais pas trop non plus, un aspect plus cotonneux qu’agressif parce que malgré la violence de certaines scènes l’écriture n’attaque pas, elle reste fidèle à l’état d’esprit de Lewis qui semble déconnecté de tout. Et d’un coup, je me suis dit : Satie. Cette gymnopédie est à la fois mélancolique, déprimante, et par moments très colorée. Je l’imagine bien en fond sonore dans la tête de Lewis, et je te laisse donc en compagnie de ce morceau que je trouve absolument magnifique.

7 commentaires sur “Le Proscrit

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