Tout n’est pas perdu

Wendy Walker, 2016

Ce livre m’a fait de l’oeil dès sa sortie (comme tous les livres de chez Sonatine en fait, on va pas s’mentir) mais à cause de ma pile à lire longue comme le bras, j’ai attendu la sortie poche pour sauter le pas. Et j’ai très bien fait (pas forcément d’attendre, mais de l’acheter, ça c’est sûr) parce que j’ai passé un très, très bon moment !

Jenny Kramer, quinze ans, a subi un viol lors d’une soirée d’étudiants. Pendant qu’elle est à l’hôpital et encore inconsciente, ses parents décident de lui administrer un traitement qui lui permettra d’oublier totalement cet épisode traumatisant. Le problème, c’est que si elle n’a effectivement aucun souvenir de l’acte, le stress et le malaise sont, eux, bien ancrés en elle et l’empêchent d’aller de l’avant. Charlotte et Tom Kramer l’amènent alors chez un psychiatre, Alan Forrester, qui sera chargé de faire resurgir ces souvenirs enfouis pour enfin lui permettre d’identifier le coupable et de tourner la page.

La particularité de ce thriller, c’est que la narration est totalement assurée par le psychiatre : dès le début, c’est lui qui raconte, et on ne connaîtra les autres personnages qu’à travers son regard à lui. Ce choix amène plusieurs avantages : déjà, pas besoin d’en faire une histoire linéaire. Wendy Walker s’est vraiment appliquée pour qu’on ait l’impression d’entendre un récit raconté par oral, avec des ellipses, des retours en arrière, des remarques subjectives. Ca apporte un peu de dynamisme, et c’est un excellent moyen de créer du suspense puisqu’on découvre les choses dans le désordre. Ensuite, ça nous rend vulnérables au mensonge : rien ne nous garantit que notre narrateur nous dit tout, et lui-même n’est pas omniscient, ce qui nous pousse à tout remettre en question régulièrement, un peu comme dans Avant d’aller dormir de S.J. Watson. Et enfin, ses connaissances en psychiatrie apportent une plus-value non négligeable à l’histoire, et tout le livre est parsemé d’explications théoriques extrêmement bien vulgarisées et tout bonnement passionnantes pour peu qu’on s’intéresse un peu au sujet.

Finalement, le sujet central n’est pas tant le viol que l’exploration de la mémoire. Wendy a travaillé avec un spécialiste en neurosciences pour s’assurer de ne pas dire trop de bêtises, et j’ai trouvé toute cette partie fascinante. Pour information, le traitement qu’aurait subi Jenny n’existe pas encore, mais certains chercheurs sont en train d’essayer de le développer. Jusqu’ici, on a constaté qu’administrer une dose de morphine aux soldats immédiatement après une explosion ou un drame permet de réduire les réactions de stress post-traumatique, mais on ne sait pas encore effacer complètement des souvenirs. Et après avoir lu ce livre, je me demande un peu si c’est une bonne idée. Pour la faire courte, ce qu’Alan nous explique, c’est que pour se relever de ce genre d’expériences, on peut apprendre à son cerveau à ne plus associer les souvenirs à un sentiment de panique (par exemple, en évoquant de nouveau les faits traumatisants dans un cadre sécurisant). Or, sans ces fameux souvenirs, les réactions de stress pourraient bien rester en nous, mais sans point d’ancrage : elles risquent donc de se manifester n’importe quand, sans qu’on sache comment les maîtriser. Tu vois le problème ?

Une autre chose qui m’a beaucoup plu, c’est l’écriture des différents personnages. Ils sont tous vraiment travaillés, complexes et crédibles. Et au premier plan, ce psychiatre un peu cynique et pas forcément objectif rajoute du piquant à notre perception des autres. Attention toutefois, ce narrateur risque de ne pas faire l’unanimité : il est très compétent dans son travail, mais il est du coup parfaitement capable de manipuler tout ce beau monde, et si tu as besoin que le héros soit toujours blanc comme neige, tu pourrais bien détester être dans la tête d’Alan. Personnellement, j’ai vraiment aimé son personnage (pas toujours ses choix, mais c’est aussi le but) et je me suis régalée tout du long.

Et ce qui est surprenant justement, c’est que je me suis tellement régalée pendant le développement de l’intrigue et l’évolution de l’histoire que je n’ai même pas eu envie de donner trop d’importance au dénouement. Dans un thriller, c’est bien la première fois que ça m’arrive ! Un petit côté « c’est le chemin qui compte, pas la destination » tout à fait déconcertant dans un contexte d’enquête. Du coup, je suis bien embêtée pour te dire si la fin est bien ou pas : je trouve qu’elle fait le job, mais finalement je me suis concentrée bien plus sur la thérapie que sur la recherche du coupable, alors n’importe quelle résolution m’aurait convenue (fou, non ?).

Bref, un livre qui ne pourrait pas mieux porter son nom de thriller psychologique et que je te recommande vivement si tu es amateur du genre. Je souligne que c’est le premier thriller de Wendy Walker, parce que je tiens à saluer la performance !

Pour la petite histoire, ce livre a déjà connu un beau succès aux Etats-Unis, au point que Reese Witherspoon a déjà acheté les droits pour en faire un film. J’ai un sentiment mitigé face à cette nouvelle : je pense que l’histoire s’y prête bien, puisqu’on a déjà l’impression qu’Alan nous parle, mais c’est toujours délicat de couper des bouts pour avoir une durée de film raisonnable sans sacrifier l’esprit du livre. J’ai vu plusieurs adaptations de bouquins Sonatine, et si j’ai été enchantée par Gone Girl, j’ai beaucoup moins aimé Dark Places et Avant d’aller dormir (alors que les trois livres m’ont plu tout autant). Par contre, Reese Witherspoon voudrait jouer le rôle de Charlotte (la maman), et je crois qu’elle serait parfaite pour ça (d’après sa prestation dans Big Little Lies en tout cas, elle est tout à fait capable de jouer ce registre-là). A voir, donc !

Et en attendant le film, si le monde de la psychiatrie t’intéresse, je te conseille vivement la série In Treatment, dont j’ai dévoré la première saison. Le concept, c’est des petits épisodes de 25 minutes qui te montrent en alternance les séances de quatre patients différents chez le même psy (Paul Weston), du lundi au jeudi. Et le vendredi, c’est Paul qui va lui-même voir sa propre psy, et débriefer ce qu’il a entendu dans la semaine. C’est donc plus contemplatif que dynamique, mais on va de révélation en révélation et les personnages sont terriblement bien écrits. Personnellement, j’ai adoré !

On finit en musique ? (J’ai fait long aujourd’hui, oh là là !) Je te propose un petit moment nostalgique avec « Fix you », un des vieux tubes de Coldplay. Je ne suis plus du tout leur actualité, mais j’ai beaucoup aimé leurs premiers albums pendant mon adolescence, et les paroles de cette chanson m’ont évidemment fait penser à Jenny Kramer et à l’envie d’Alan de la « réparer ».

Lights will guide you home
And ignite your bones
And I will try to fix you

24 commentaires sur “Tout n’est pas perdu

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  1. Un livre qui a l’air vraiment intéressant pour le coup, je le rajoute sur ma PAL 🙂

    Et je voulais dire aussi qu’elle est vraiment très chouette ta nouvelle bannière 🙂 (à chaque fois j’oublie et j’évite de faire des doubles commentaires) Des papouilles!

    Aimé par 1 personne

  2. Ton article est brillant ! J’ai pris beaucoup de plaisir à le lire car ce livre m’a énormément plu. J’ai été habitée par son atmosphère pendant des semaines et même un an après sa lecture, j’éprouve une certaine « nostalgie » (de plaisir de lecture ?) en voyant sa couverture. J’espère que Wendy Walker va conserver tout son talent et continuer à nous faire vibrer ! 😍

    Aimé par 1 personne

    1. Oh whaou, merci beaucoup !!
      Je vois ce que tu veux dire, j’ai eu beaucoup de peine à le décrocher : pas forcément par besoin de connaître la fin, juste le plaisir de voir le déroulement et les réflexions des personnages 🙂
      J’ai vu qu’elle a ressorti un thriller, je vais me pencher dessus !
      Trop contente que ma chronique t’ait plu, j’ai pris pas mal de temps à lire des interviews de l’auteure, c’était super intéressant ^^

      Aimé par 1 personne

  3. Je ne connaissais pas du tout il a l’air génial !
    L’approche est très intéressante (et originale), je crois que c’est la première fois que je vois un thriller chroniqué avec en commentaire « je n’avais pas tellement hâte d’arriver au dénouement » ^^

    Aimé par 1 personne

    1. Ah ben je te le conseille alors, en plus on apprend plein de trucs ! 🙂 Elle a écrit un deuxième thriller qui vient de sortir en anglais (Emma in the night) et sinon il me semble qu’elle a dû faire un ou deux livres de vie quotidienne, mais rien n’a été traduit encore je crois !

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