Les griffes et les crocs

Jo Walton, 2003

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J’ai du retard dans mes chroniques, et ça fait déjà quelques semaines que j’ai envie de te parler de ce roman. J’ai découvert Jo Walton à travers Morwenna, et si le livre m’avait plongée dans la perplexité (de très jolies idées, avec la sensation de ne pas avoir tout compris, enfin tu liras ma chronique si tu veux en savoir plus), j’ai trouvé l’auteure très attachante à travers les interviews et les conférences que j’ai visionnées pour y voir plus clair. J’avais donc envie de retourner dans son univers, et c’est grâce à l’intervention d’Apophis (qui m’a donné envie de le lire), du lutin (qui a confirmé cette envie) et d’Aelinel (qui me l’a adorablement envoyé après l’avoir arrêté avant la fin) que j’ai pu découvrir Les griffes et les crocs. Un grand merci à tous les trois, donc !

Si tu aimes Downton Abbey, l’époque victorienne et les comédies d’Oscar Wilde et que tu t’es déjà dit que « c’est bien sympa mais ça manque drôlement de cannibalisme », alors tu ne pouvais pas mieux tomber. Parce qu’ici, on est sur du roman victorien, avec intrigues amoureuses et jeux de pouvoir, mais tous les personnages sont des dragons !

Alors évidemment, la première chose qui m’a ravie en lisant ce livre, c’était les images mentales de dragons avec des chapeaux extravagants, des perruques et des manières de haute société. Il fallait oser, et c’est un pari qui a totalement fonctionné sur moi. Au niveau de l’histoire, on est sur un scénario relativement classique et attendu (mais pas désagréable), en pimentant le tout avec un tas de détails relatifs aux dragons, comme le cannibalisme, le fait de voler, et d’autres caractéristiques imaginées par Jo pour servir l’histoire.

Je dis servir l’histoire, mais effectivement, pourquoi avoir voulu mettre des dragons là au milieu ? Eh bien ça peut paraître plutôt absurde à la base, mais il faut reconnaître que c’est un moyen très efficace d’exagérer les critiques qu’on peut faire sur la société victorienne. C’est bien simple, grâce aux dragons, tout est transposé au premier degré : le décalage impressionnant entre pauvres et riches, et l’exploitation des premiers par les seconds ? Les dragons nobles attachent les ailes de leurs serviteurs pour les empêcher de s’enfuir et mangent les enfants des paysans pour devenir plus forts. La femme considérée comme extension de l’homme et capable de ne tomber amoureuse qu’une seule fois ? Les dragonelles ont les écailles qui virent au rouge lorsqu’elles sont en contact rapproché avec un dragon (et c’est donc une honte ultime d’être une dragonelle rouge et encore célibataire). Les hommes soi-disant plus forts que les femmes ? Seuls les dragons mâles ont des griffes, alors que les femelles ont des pattes qui leur permettent d’écrire. Bref, tu as compris le principe.

Au-delà de la première lecture loufoque et parodique, ce roman est aussi féministe. On y voit des dragonelles qui remettent en question le système en place, qui s’interrogent sur l’esclavagisme et qui voudraient être capables d’épouser qui elles veulent sans s’inquiéter des familles ou de la fortune des uns et des autres. Alors ça reste une lecture légère, sympathique et un peu déjantée, mais c’est agréable de voir qu’elle est un peu plus qu’un simple vaudeville.

Le principal problème qui peut se poser pour bien apprécier ce livre (et c’est d’ailleurs ce qui a coincé chez Aelinel, si je ne m’abuse), c’est l’anthropomorphisme. Eh oui, ça peut être troublant d’imaginer des dragons se comporter comme des humains, et malheureusement, si on ne parvient pas à se représenter la chose, on risque de passer un mauvais moment. Personnellement, je sais que c’est le genre de gymnastique neuronale qui ne me dérange pas, j’ai été à bonne école avec La guerre des ClansSilverwing et surtout La Cité des livres qui rêvent (qui met aussi en scène un dragon), et l’immersion dans cette histoire s’est fait sans aucun problème. Mais c’est un élément à prendre en compte, parce que tu ne pourras pas faire abstraction de leur condition de dragon, vu que c’est un peu au cœur du propos.

Bref, je ne pense pas que ce soit une lecture mémorable, qui me suivra pendant des années, mais je l’ai trouvée délicieusement divertissante. Certaines scènes sont très comiques (comme la scène du jugement, avec l’avocat qui doit alterner entre les perruques selon quelle partie de son argumentation il entame), on a plein de petites blagues par-ci par-là (Jo interpelle le lecteur, les titres de chapitre tiennent le compte du nombre de propositions de mariage, …) et le tout respire le second degré, ce qui fait beaucoup de bien. Mais ce qui me ravit le plus, c’est ce contraste entre la délicatesse, la coquetterie de cette noblesse draconienne et la barbarie de leurs traditions.

Au final, j’y retrouve le côté malicieux de Jo Walton (qui fait le charme de ses interviews), avec l’intelligence de sa plume et son féminisme qui s’exprime sous des formes plutôt inattendues. C’est un roman à part, un petit bonbon à savourer sans se prendre la tête, et je n’ai pas fini de rire en imaginant ces dragons endimanchés !

Pour la musique, j’ai eu envie de te mettre les Miniature Tigers. Ils ont aussi un univers très coloré, décalé, déjanté, tout joyeux en apparence et un peu plus sombre dans le fond. C’est de l’indie pur et dur hein, je t’aurai prévenu, avec des petits sons insolites et même un extrait de la Mélodie du Bonheur. Là aussi, donc, on est dans les mélanges improbables qui fonctionnent très bien sur moi !

19 commentaires sur “Les griffes et les crocs

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  1. Ah mais de rien 🙂 (merci pour le lien !)

    Superbe critique, tu as très bien cerné le bouquin, à la fois dans ce qui le rend intéressant et / ou amusant et dans ce qui pourra braquer certains profils de lecteurs / lectrices. Bravo !

    Sinon : Si tu aimes Downton Abbey, l’époque victorienne et les comédies d’Oscar Wilde et que tu t’es déjà dit que « c’est bien sympa mais ça manque drôlement de cannibalisme » = é-nor-me 😀

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  2. Le roman était déjà dans ma wish list, mais tu m’as vraiment donné envie de le lire.
    L’histoire a l’air beaucoup plus riche qu’aux premiers abords et j’adore l’idée de faire intervenir des dragons pour critiquer la société victorienne. Ayant pris goût à la lecture grâce aux fables de La Fontaine, l’anthropomorphisme est loin de me déranger, bien au contraire 🙂

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  3. Je suis vraiment contente que tu l’aies mieux apprécié que moi. Oui, effectivement, c’est l’anthropomorphisme qui me dérange (j’avais eu le même cas que la Guerre des Clans). Du coup, à cause de cet aspect, je suis passée complètement à côté du roman.

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    1. Encore merci de me l’avoir envoyé ! 🙂
      Oui, je peux comprendre ! Je sais que dans « La cité des livres qui rêvent » j’oubliais sans arrêt que le héros était un dragon, alors quand on me le rappelait ça me sortait de l’histoire à chaque fois… J’imagine que c’est une question d’entraînement ^^

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  4. Tout lecteur est d’accord sur un point : le récit est très visuel, on s’est tous imaginé des dragons en tenues victoriennes 🙂 Si j’ai bien compris l’exercice stylistique avec cette critique de la société et les questionnements qui en découlent, je me suis ennuyée en suivant cette intrigue alors que j’estimais que l’histoire avait un sacré potentiel.
    J’ai adoré Morwenna mais je conçois tout à fait que ce livre ne peut pas plaire à tout le monde et je ne le conseille pas systématiquement… au contraire de « Mes vrais enfants » 😉

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    1. Oui, je peux comprendre ! L’histoire reste très classique, personnellement j’ai été embarquée mais je peux imaginer que ce roman divise 🙂 il faut vraiment que je lise Mes Vrais Enfants, j’en entends beaucoup de bien !!

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